Navoria : un jeton, deux vies ou le génie discret de Meng Chunlin

Il y a des jeux qui se révèlent dans leur complexité. Navoria, lui, se révèle dans son économie : trois manches, un jeton, deux vies. Créé et illustré par le quasi-inconnu Meng Chunlin, ce jeu d’une élégance formelle troublante pose une seule question : cette beauté pastel et fantasmatique recouvre-t-elle un vide ou un dessein ?

Sylex n’est pas un éditeur comme les autres. Derrière cette maison française distribuée par Asmodee, on trouve une ligne éditoriale d’une cohérence rare : des jeux qui résistent, qui exigent, qui récompensent. On leur doit Clockworker et ses engrenages temporels retors, Amalfi et sa gestion portuaire millimétrée, sans oublier le génial Mystic Vale, Momiji et Mosaic dont les mécaniques respectives ont durablement marqué la communauté. Sylex ne publie pas par accident.

Dans Navoria, les joueurs incarnent des aventuriers mandatés par le conseil de la cité pour explorer de nouveaux continents surgis des mers. La partie se déroule en trois manches, chacune composée de quatre phases : recrutement, revenus, exploration et réinitialisation. Au cœur du jeu se trouve un sac de jetons d’action représentant cinq professions — soldats, marchands, artisans, aventuriers et bâtisseurs. À chaque tour, le joueur pioche deux jetons, en choisit un pour recruter la carte Habitant de couleur correspondante parmi celles disponibles, et dépose le second au centre-ville sur le plateau principal. Il peut aussi, plutôt que de piocher, récupérer directement un jeton déjà présent au centre-ville. Les cartes Habitant recrutées constituent le tableau personnel du joueur et produisent des effets immédiats, des revenus de fin de manche ou des bonus de fin de partie. La phase d’exploration utilise ensuite ces mêmes jetons en mode placement d’ouvriers pour progresser sur trois pistes continentales, construire des refuges et accumuler des ressources. En fin de troisième manche, le joueur ayant engrangé le plus de points de victoire l’emporte.

La mise en place est rapide : on installe le plateau principal au centre de la table, chaque joueur reçoit son plateau individuel, ses marqueurs et ses explorateurs. On constitue cinq rivières de cartes Habitant et on place les jetons d’action dans le sac. Les tuiles Faveur sont disposées sur le plateau principal.

Chaque manche se déroule en quatre phases dans l’ordre suivant.

Recrutement. Dans l’ordre du tour, chaque joueur pioche deux jetons dans le sac, en conserve un et le place sur la rivière de cartes correspondante pour recruter l’une des trois cartes disponibles à gauche de la pile. Le jeton non choisi est déposé au centre-ville. Le joueur peut également, à la place de piocher, prendre un jeton déjà présent au centre-ville. Les cartes récupérées s’ajoutent au tableau personnel.

Revenus. Les joueurs activent les effets de revenus de leurs cartes : ressources, points, avancées sur les pistes. Les ressources obtenues doivent être réparties sur les trois quais du plateau individuel.

Exploration. Les jetons posés au centre-ville sont repris un par un par les joueurs dans l’ordre du tour. Chaque jeton est placé sur un emplacement du plateau principal pour obtenir un bonus : avancée sur une piste d’exploration, construction d’un refuge, gain de ressources. Les emplacements perdent en puissance à mesure qu’ils se remplissent.

Réinitialisation. Les cartes restantes dans les rivières sont défaussées et renouvelées. L’ordre du tour est réajusté selon les points de victoire : le joueur en tête devient premier joueur.

En fin de troisième manche, on ajoute les points des cartes de fin de partie et des tuiles Faveur. Le joueur avec le total le plus élevé gagne.

Navoria repose sur deux mécaniques qui, prises séparément, ne feraient pas lever un sourcil à un joueur expérimenté. C’est leur articulation qui change tout. La première est la double vie du jeton d’action : recruté dans le sac, il sert d’abord à s’attirer les faveurs d’une profession, puis revient en phase d’exploration occuper un emplacement sur le plateau pour y produire un second effet. Cette réutilisation est le vrai sel du jeu. Choisir un jeton, c’est simultanément choisir une carte et anticiper ce que ce même jeton rapportera vingt minutes plus tard. Le joueur qui ne joue qu’à un niveau se fait systématiquement dépouiller par celui qui pense les deux phases en même temps. La seconde mécanique est la construction de tableau : chaque carte Habitant recrutée vient alimenter un moteur personnel dont les effets s’imbriquent et se potentialisent au fil des manches. C’est précisément là que Navoria révèle à la fois son intelligence et sa frustration. Le moteur existe, il est bien conçu, il mérite qu’on l’exploite. Sauf que trois manches, c’est court. Cruellement court. On commence à peine à sentir la machine chauffer que la partie rend son verdict.

Navoria a un défaut, et autant l’annoncer d’emblée : le thème est absent. Complètement. Les continents émergent, les aventuriers s’élancent, et on ne sent jamais le vent ni la mer. On optimise des jetons sur un plateau, proprement, efficacement, le thème n’est qu’un décor de théâtre qui ne cherche même pas à faire illusion une fois la partie lancée. Meng Chunlin a construit un moteur.
Cela dit, ne dire que ça serait passer à côté de l’essentiel. Navoria est beau, malin et remarquablement équilibré. La mécanique de double emploi du jeton est une vraie trouvaille : élégante, simple à comprendre, et suffisamment profonde pour récompenser celui qui pense les deux phases en même temps. Les voies de scoring sont multiples et toutes viables. On peut miser sur la collection, sur les pistes, sur les combos de cartes, et chaque approche se tient. Les parties sont fluides, les tours s’enchaînent sans temps mort, et cette fluidité est le signe d’un design soigné.
On est frustré par sa la durée. Trois manches, c’est court. Le moteur commence à peine à chauffer que la partie rend son verdict. C’est aussi ce qui en fait un jeu qu’on ressort volontiers. Meng Chunlin signe ici un premier titre réussi.

Points fortsPoints faibles
Direction artistique exceptionnelleThème absent
Mécanique de double emploi du jetonMise en place un peu longue
Équilibre remarquablePrend beaucoup de place sur la table
Multiples voies de scoringRejouabilité à long terme incertaine
Matériel de qualité

Navoria

AuteurMeng Chunlin
IllustrateurMeng Chunlin
ÉditeurSylex
Joueurs2 à 4
Durée45 à 60 minutes
Âge10 ans et +
MécaniquesPlacement d’ouvriers, construction de tableau, draft de jetons
Prix55 €
 
Score ludique 8.5

Un jeu qui n'a pas besoin d'un thème pour exister.

8.5
Rédigé par
Du rab de Jude_Maw
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